Le mois n'est certes pas terminé, mais risque de se révéler très productif (ou lectoratif si je puis dire). J'ai commencé quelques bouquins, certains me tombent des mains et d'autres, bien que très intéressants n'ont pas donné lieu à des excavations de citations.

Petit aperçu, non encore exhaustif.

Botchan, Natsumé Sôseki, 1906

botchan

Cet ouvrage est aussi célèbre et populaire au Japon que son auteur. A travers les confidences d'un jeune professeur de mathématique, rigide, obstiné et en butte à un monde qu'il ne comprend pas, Sôseki témoigne de la vie d'un petit collège de campagne. dans ce panier de crabes, Botchan se retrouve vite empêtré, incapable de saisir la subtilité des relations humaines et du langage. sa position au sein de l'humanité s'exprime d'ailleurs clairement dans une scène qui le place dans sa pension de famille. Il entend en effet tous les soirs son propriétaire chanter des dialogues de théâtre. Botchan est absolument incapable de comprendre pourquoi on rend ainsi des textes, si clairs à l'écrit, incompréhensibles à travers une déclamation bizarre. L'information que nous transmettons par le langage est rarement apparente immédiatement, mais emballée dans un discours, une gestuelle et un lexique plus ou moins élaboré. Ce n'es tpas faire preuve de rouerie que d'agir de la sorte mais juste d'une certaine compréhension des moeurs. Je n'encourage pas la manipulation, je m'identifie même souvent à Botchan dans son dénuemment face à la méchanceté et la mauvaise foi, je ne peux cependant complètement verser dans l'attachement au personnage. S'il se présente comme courageux, il l'est en effet en dertaines circonstances, il a pourtant tendance à tout prendre avec une gravité assomante.

le récit reste cependant agréable à lire, pour les jeunes profs qui auraient encore de sillusions sur le métiers même si ça me paraît extraordinaire d'être aussi "oie blanche".

Le sentiers des nids d'araignées, Italo Calvino, 1947

calvino

c'est toujours un plaisir de retrouver le talent de conteur de Calvino. Sans parvenir à la féérie retrouvée du conte fabuleux et merveilleux du Chevalier inexistant ou du Vicomte pourendu, ce roman de jeunesse contient déjà les ferments d'une écriture agréable et facile, qui cache des thèmes dont la simplicité révèle en même temps la profondeur.

bon, ça veut rien dire tout ça; le plaisir de la lecture est curieusement une des choses que j'arrive le moins à exprimer d'où la mièvrerie maladroite qui caractérise encore mes écrits sur les livres que j'ai lu. Disons d'une certaine façon que la médiocrité de ma plume ne peut que révéler d'autant mieux le talent du vrai créateur d'histoire auquel je tente de dédier un hommage.

Miss Harriet, Guy de Maupassant, 1884

maupassant

ce que je dis au sujet de Calvino prend une couleur innattendue au moment de parler de ce recueil de nouvelles du célèbre habitué de nos collégiales ennuités. parce que mon esprit ne s'occupe que de quelques sujets à la fois, au grès d emes obsessions les plus épéhémère, il lui est venu un parallèle étonnant avec Palais de glace de Vesaas, dont j'ai peu parlé jusqu'à présent mais sur lequel j'ai beaucoup réfléchi.

l'un des thèmes de prédilection de Maupassant est la persécution des faibles, des sans-défense par la ligue des autres. Avant même de revêtir la pelisse du bouc émissaire, ce faible, est avant tout un sujet de moqueries, de taquineries plus ou moins cruelles, bouffon avant que de périr en victime sacrificielle. Or, dans le roman pourtant plein de gavité et d'ombres du Norvégien, j'ai fait le constat pour moi étonnant d'une société au contraire soucieuse et respectueuse de ce lui de ses membres le plus vulnérable. à un macrocosme de jungle et de loups s'est tout à coup substitué une communauté sans haine et sans vengeance. Ce que Maupassant a mis en relief pour moi c'est une sorte de conditionnement moral à compter l'acharnement sur le faible comme une constante naturelle de la société, comme un trait profond et inaliénable du comportement. Est-ce assez étonnant de justement s'étonner d'une histoire qui met en scène non pas une situation scandaleuse mais banale, normale, acceptée comme fatale plutôt que du spectacle révoltant de curées minables à l'encontre des canards boiteux? Le dyptique de lecture que forment pour moi ces deux oeuvres est un miroir très dérangeant, qui nourrit encore mes interrogations sur les valeurs matérialiste et "réalistes" que véhiculent la civilsation et dont je me nourris le plus naturellement du monde.

deuxième point sur ce recueil et qui concerne plus son intérêt littéraire. Je trouve décidemment le style de Maupassant très limpide. Les débuts de ses nouvelles surtout sont vraiment admirables et très amusants à observer: dans leur façon de planter le décor et de bien choisir ses termes ils parviennent à condenser le reste de l'histoire, à donner une clé d'avance. Pour moi, c'est simplement très beau et certaines nouvelles du recueil m'ont pas mal émue et il s'agit de celles attendues ( parce que j'ai rien qu'un gros caramel mou à la place du palpitant): Miss Harriet, l'Idylle, En voyage et la Mère Sauvage.

les premières lignes de Miss Harriett fait partie de ceux qu'on relit avec un beau sentiment d'étrangeté et surtout l'impression de voir l'écriture "comme si le silence était un mur et les mots destinées à le couvrir" (Les Nouvelles orientales, Marguerite Yourcenar). de Nombreux peintres, dont le conteur de l'histoire de la vieille Miss anglaise,  parsèment ces nouvelles et leurs prêtent de la lumière et des compositions contemplatrices de tableaux. L'incipit ici fait flotter deux ambiances, l'une à la suite de l'autre; la première installe un air de fin de nuit, masculin, de mentons râpeux, de bruns terreux mais par dessus lequel éclot lentement le début de l'aube, plein du mystère pâle de jeune fille... Le reste de la nouvelle reproduit, ou mieux incarne, cette naissance du monde au nouveau jour en distillant dans la vie du peintre jeune et insouciant, ce filtre de mort et de mélancolie, cet amour de jeune fille fânée de cinquante ans. Bon, j'm'meballe, mais c'est du p'tit lait, vraiment.

l'Idylle est un curieux petit bijou, au trèèèèès fort relent mythique puisque le sein ( enfin, les deux doudounes) nourrissier en est le centre. la nouvelle m'a bien dûr rappelé la dernière pages des Raisins de la colère même si au final, seule l'idée et non le propos s'y rattache. Quand Steinbeck dramatise et embiblifie sa scène, Maupassant livre une très belle scène, sobre et efficace. Nourrir au sein un homme traqué par la faim est un acte de compassion chrétienne et de révolte sociale chez Steinbeck; il s'agit très clairement d'un tableau de Vierge à l'enfant. Chez Maupassant, la portée de geste est à la fois plus ancré dans le quotidien, presque le trivial (appeller par dérision ce texte l'Idylle) est plus universel: il parle en premier lieu de la faim et du désir, évoque symboliquement les inégalités de richesses, la résolution des problèmes de société par la coïncidence ironique des aspirations du Vide à se remplir et des aspirations du Plein à se vider et finalement, focalise le regard sur le geste, sans interprétation. Bref, c'est des lolos, de l'ambiguïté et du symbole en pagaïe.

La nouvelle En voyage m'a plue par la certaine pudeur sous le sceau de laquelle une belle histoire d'amour est évoquée. En faisant de cet amour muet un récit enchâssé, on se rend compte que la déperdition d'éléments essentiels, propres à la re-transmission des mots, permet de préserver un feu trop rare, trop précieux, trop noble pour l'audience. Amour muet donc, dont l'indicibilité se traduit par l'incapacité finale d'une auditrice à le qualifier, comme si nul des vivants triviaux du wagon n'était digne de l'entendre, de l'atteindre. l'écart se creuse entre l'histoire initiale, qui se ressent très clairement comme un récit, comme une fiction, et ses récépteurs: on peut ainsi clairement appréhender, comme du dehors, n'importe quelle relation de lecteur par rapport au texte qu'il lit: la participation émotionnelle qui induit pourtant une exclusion ontologique. J'ai lâché les gros mots, aussi, je vais passer à la suite.

dans la Mère sauvage, le sentiment du discours enchâssé a eu pour moi un peu moins d'importance; il n'a fait qu'accentuer la gravité et la solennité de la situation, tout en atténuant en diable la puissance du sentiment évoqué. En ce point essentiel, le complexe émotionnel élémentaire, cette nouvelle rejoint la précédente. l'éloigner dans le corps du récit en l'enchâssant le sacralise, en fait un objet sûr plutôt qu'un atiome crochu d'illusion participative...  autre chose et pour conclure sur cette nouvelle; ce que j'ai trouvé particulièrement émoivant n'était pas tant ce propos d'une mère qui perd son fils et se venge symboliquement sur ceux des autres mais plutôt la victoire terrible de cette même femme illétrée, qui est décrite comme fermée, sans rire, sérieuse, décrite comme un chaos primordiual, sans forme et sans verbe et qui, dans la nuit,sur la blancheur de la neige, écrit un monumental hurlement de feu. Point de rencontre fracassante de la puissance dévastatrice de son émotion et de l'impuissance de sa manifestation ( elle se maîtrise, pleure à peine, ne laisse rien paraître), la Mère Sauvage S'EXPRIME, et de façon très spectaculaire. toute la tension entre son être donné et l'incommensurable chagrin qui l'écrase jaillit sous haute pression et c'est cet hértoïsme borné et muet que j'ai admiré ici.

allez, je vous fous la paix sur Maupassant! et comme j'adore détruire un effet grandiloquent, je vous laisse en compagnie de:

lapins_cr_tins

DAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH!!!!

L'Anté-peuple, Sony Labou Tansi, 1983

tansi

J'ai découvert cet auteur en achetant un exemplaire de la Vie et demi, honteusement bradé à quelque branlante planche sur tréteau de quelque honteux libraire. retournons l'argument vite fait avant de passer au reste; honte à moi acheteuse d'oeuvres au rabais cause du déclin de l'industrie livresque par sa frileuseité pécuniaire. l'Anté-peuple donc... Epoustouflant, sombre dans le propos et dans l'écriture, d'un genre de poésie goudronneuse, à y laisser toutes les plumes du scepticisme, à y perdre ses airs blasés, parce que c'est tout simplement GRAND. à tel point, que je m'étourdis de rage: pourquoi n'en ai-je pas entendu parler plus tôt, pourquoi Beaudelaire et pas Tansi?! Pourquoi ai-je si longtemps vécu dans cette infamie de l'ignorance, galérienne des même vieux vers momifiés dans leurs années scolaires, alors qu'une vigueur à peine visible sous le poid du talent attendait son tour derrière la porte? S'il ne fallait qu'un auteur pour porter les études secondaires littéraires vers la francophonie, ce serait lui.

bon, le blog a encore planté et j'ai perdu ici tout un paragraphe de franche expression de désespoir. Je disais mon grand dénuement face à cette oeuvre dont j'espère un jour pouvoir connaître les plus intimes beautés aussi, lisez l'Anté-peuple, et revenez m'en parler. Viiiite!

sony_labou_tansi

et en plus il est mort! pouah, y'a pas d'justice des fois.

Les grandes journées, extraits de la Révolution française, Jules Michelet

Nan, j'ai pas viré frappée à me lancer dans l'épopée micheletienne comme ça: c'est au programme. donc, ce petit billet pour témoigner: je me suis un peu frotter à la prose de cet auteur, irritée par endroit, intéressée à d'autres mais en tout cas disposée à en entendre un peu plus sur ce sujet: la justification de la révolution française. Certes les oeuvres à lire sont irrationnellement longues (plusieurs tommes chaque fois) alors qu'un de petites précisions ne m'auraient pas parues incensées, je nen reste pas moins impatiente de commencer à réfléchir à cette question qu'on peut aisément rapporcher de thèmes très contemporains; manipulations médiatiques d'expression des faits pour mieux construire l'Histoire, pour nourrir une idéologie, pour manipuler le chalant.... à plus Jules!

Alice au pays des merveilles, Lewis Caroll, 1875

alice

Dire qu'il m'a fallu tant d'années avant de lire cette petite célébrité! Et encore, je ne me suis pas encore penchée sur la suite. Ce voyage grotesque nous entraîne dans le rêve éveillé d'une petite fille raisonnable dans un univers qui ne l'est pas du tout. popularisé par le film de Disney mais redécouvert dans les années soixante pour ses vertus psychédéliques, on se sent étrangement familiers avec les personnages et ça fait donc du bien d'enfin les recontrer "en personne."Extraits:

"Pourquoi tant de chagrin?" demanda-t-elle au griffon [...]" tout est dans son imagination: elle n'a aucun chagrin vous savez. Venez!"

"je suis tout à fait d'accord avec vous, dit la Duchesse, et la morale de tout ceci est: "soyez ce que vous sembleriez être" ou si vous vouliez le formuler plus simplement... " ne vous imaginez jamais ne pas être autrement que ce qu'il pourrait apparaître aux autres que ce que vous fûtes ou auriez pu être, ne serait pas autrement que ce que vous aviez été et leur serait apparu autrement."

le " connais-toi toi-même" socratique est renvoyé dans les cordes quantique du soi!

La Séduction, Knut Faldbakken, 1985

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Entamé mais non encore achevé ( de lire), ce roman commence par la banale histoire d'amour entre un quinqua et une lycéenne. de ce point de vue là, le récit est pratiquement sans intérêt pour moi; certains dispositifs sont mis en place qui m'ont paru maladroits et artificiels, comme de tisser l'univers refuge forestier du narrateur ou d'évoquer la séduction à travers la statuette du Pan séduisant un éphèbe. dans le fond, le procédé en vaut un autre et pourrait très bien fonctionner mais quelque chose manque. peut-être la traduction ne permet pas des subtilités de langages qui auraient rendu le tout moins artificiel.

cependant, et c'est un peu après ce passage que j'en suis, un épisode du passé du narrateur permet de mettre en lumière de façon subtile sa relation à un autre personnage central. Ca m'a surpris, puis fait réfléchir, et permis de lire ce passage comme une métaphore originale. Je finirais donc ce livre, en espérant qu'il tienne cette maigre promesse même si le redoute l'enlisement sans poésie d'une obsession d'homme pour la jeunesse et la sexualité. Extrait:

"Les frais et tremblotants rayons du soleil de septembre tombent en oblique sur ma table de travail. Je le laisse palper mon visage puis faire naître derrière les paupières une danse de sang. Et je me retrouve plongé dans la luxuriance de l'été commençant, la luxuriance de la nature, la luxuriance des corps et des sentiments contre lesquels il n'existe aucune protection."

L'ange noir, Antonio Tabuchi, 1991

tabucchi

PRESQUE fini, livre qui cherche l'originalité dans ses choix narratifs qui restent convaincants même si j'ai un peu l'impression que ces différents dispositifs prennent trop de place dans l'histoire. Du coup, pour se justifier, certains passages sont inutilement alourdis et expliqués ( le mérou: pourquoi ne pas laisser le fantastique ou plutôt le réalisem magique prendre simplement cette apparition en charge?). M'enfin, c'est sympa tout de même. Extraits:

"[...| Tu étais une autre personne, comme c'est drôle, mais la mémoire est restée dans la personne que tu es aujourd'hui."

" Et ainsi tu t'assieds, tu allumes une cigarette, tu regardes le cavalier de bas en haut, son cheval qui, dans les lobes profonds de ses yeux, porte la même stupeur et la même tristesse que son cavalier, et tu dis: je t'en prie, qu'est-ce que tu dois me dire?"

La Beauté, tôt vouée à se défaire, Yasunari Kawabata, 1963

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Comme j'aime cet auteur énormément et que je veux étudier une de ses oeuvres pour mon mémoire, j'ai eu envie de relire cette nouvelle ( précédée de celle du Bras) afin de me replonger dans son ambiance très particulière de nostalgie, d'étonnement et de beauté. Je n'ai pas relevé de citations en particulier et ressens toujours une sensation étrange, hantée, quand je lis ses histoires. toujours une très belle tristesse et une pensée juste dont on peut admirer la sobriété dans sa correspondance avec Mishima que j'ai pu parcourir.

ces deux nouvelles précède le court roman que je veux étudier, les Belles endormies, un chef-d'oeuvre qui a atteit sa plénitude au cours d'un murissement en tryptique presque dérangeant. Les obsessions funestes des personnages peuvent nous choquer ou nous toucher dans des atmosphères fantastiques. Ces histoires de nuit ont le fantasme de la femme endormie comme point commun, le fétichisme de ces corps inconscients, proches mais comme innaccessible, tel le " passé resplendissant".